. vers ROMARINS-MAGAZINE

Incantations / Voix du Ciel / Message / Ce monde / Robinson d'Uranie

Chant du Cygne / L'Arc de Râma

La Fresque Magicienne / La Conque brisée

Préface

" Sésame ouvre-toi " et la porte s'ouvrit. Les mots ont une âme. Ils conditionnent, parfois à leur insu, le comportement des peuples qui les utilisent. De la méthode Coué aux slogans publicitaires ou politiques, des mantras aux prières, ils témoignent de leur puissance, bénéfique ou maléfique selon l'intention de ceux qui les utilisent.

Les langues n'évoluent pas toujours dans le bon sens. Reflet et victime expiatoire des mœurs, elles sont mortelles comme les civilisations.

Ne pas défendre sa langue, c'est accepter le déclin de sa nation. La maintenir c'est survivre et s'affirmer. En apprendre de nouvelles, c'est élargir l'horizon au delà de nos clochers.

S'affirmer. Le grand mot est lâché. En ces temps de domination des médias, l'individu, même ceux dont la fonction est ou était d'enseigner, est écrasé. Tourner le bouton ne suffit plus. Il ne faut pas hurler avec mais contre les loups.

Il est nécessaire de marquer son territoire, de combattre les maux par des mots, sans trêve ni repos, sans complaisance.

INCANTATION

Le Parnasse est désert. Les dieux ont disparu.

Ma muse en a tant vu qu'elle en reste muette.

Les poètes du siècle exhibent leur cul nu

Et, pour plaire à la plèbe, exaltent la quiquette.

Pardonne-moi, O Muse, et ce malgré ta peine,

De m'exprimer ainsi en des termes si crus,

Mais si je me taisais ou si j'étais amène,

Personne ne pourrait t'invoquer jamais plus.

N'oublie pas que je vis au siècle de la fesse,

Du fric et du culot, de la dépravation,

Et si en d'autres temps on avait ses faiblesses,

En parler en tout lieu eût été agression.

Sans doute frémis-tu aux mots dont je me sers,

Mais la fuite en avant est le meilleur remède.

C'est en brassant la fange au nez des gens pervers

Que l'odeur, tôt ou tard, les blesse et les excède.

 

L'outrance mensongère assied la vérité

Et le vice affiché brandit ses propres verges,

Et tous les détracteurs de la virginité

Sont brûlés du désir de déflorer les vierges.

Mais je crois t'en avoir assez dit sur ce point.

S'il n'y a plus d'Olympe au faîte de ce monde,

Nous n'en avons pas moins un éternel témoin.

Pour que nous l'entendions, cherchons sa longueur d'onde.

 

Certains essayeront d'envoyer quelque sonde.

D'autres proposeront leurs meilleurs logiciels.

Sans les mésestimer, dans notre nuit profonde,

Je me suis contenté de scruter notre ciel !

VOIX DU CIEL

 

Il est seul dans son Ciel et regarde sa Terre

Et tous ces vermisseaux dont il n'est plus le Père.

L'harmonieux jardin dont jadis Il rêvait

N'est plus qu'un cimetière où poussent des navets.

Les cancres libérés ont tué la Lumière

Et, comme le bon grain écrasé dans l'ornière,

L'écolier méritant croupit dans sa tanière.

Il est seul dans son Ciel et regarde sa Terre

Et tous les tourbillons de ce gaz délétère

Venu des quatre coins de la rose des vents

Dont le nord et le sud ont perdu l'orient.

Les mages libérés ont faussé la boussole

Et, comme le mendiant en quête d'une obole,

Son image sur terre attend une parole.

Il est seul dans son Ciel et regarde sa Terre

Et tous les charançons qui désormais prospèrent:

Du sexe et du bagout, du toupet et des sous,

Du scandale et du sang, de la haine et des coups.

Les sorciers libérés déshonorent les nonnes

Et, comme le stylite assis sur sa colonne,

Comme le capitaine au plus fort du cyclone,

Comme le cygne aux rets sentant venir l'automne,

Les maîtres bafoués regardent vers le trône

De Celui qui, du ciel, lance foudres et prônes.

"Kyrie éléison ! Fulgure, étrille et tonne !"

Etrille et tonne ! Etonne ! O Muse, étonne-moi !

... Contre toute espérance, et comme au téléphone,

Le Grand Monsieur d'En haut fit entendre sa voix.

"D E V O' S M I , N I Z E R U A N, Z U L U R ...!"

J'en suis abasourdi. J'en reste tout baba,

Et de ses premiers mots le sens d'abord m'échappe,

Occupé que je suis à chercher ici-bas

Le trucage "génial", la "puce" sous la nappe.

Aucune voix ne prêche en vain dans le désert,

Car notre monde est fait d'un tissu de symboles.

Tout inspiré des dieux, sans être trop disert,

S'il prononce un Sésame attire les oboles.

Il est temps maintenant d'écouter le message

De celui qui du ciel répond à mon appel.

Ni Dieu, ni Jéhovah, ni Allah, ni Brahma,

Mais sans doute une voix commune à ce cartel

De Justice et d'Amour, de foudres et d'orages.

1 - SON MESSAGE

" Ô Cygne auréolé ! Te reçois cinq sur cinq.

Tu as braqué tes yeux vers ce canton du ciel

Qui jadis distillait les paroles de miel

Des grands Mages d'Orient, Maîtres de la Lumière...

Et tu vis un nuage entouré de poussière

Occultant un soleil dépourvu de rayons,

Impuissant à chasser les puants tourbillons

De la démagogie, du totalitarisme

Et le brouillard visqueux de tous ces mots en -isme

Dont on se gargarise à l'ombre des lambris

Où les élus du Peuple ont trouvé un abri.

 

 Si Râma était là, il percerait de dards

Le coeur pourri d'un monde où règnent les roublards.

Si Sîtâ était là, elle fondrait en larmes

En voyant tant de gens fabriquer autant d'armes.

Si Socrate était là, il hausserait le ton

Et le divin Platon userait du bâton.

Si Danton était là, il couperait des têtes

Et le Neuf Thermidor serait un jour de fête...

Mais les temps ont changé et le nouveau Caton,

Plus veule que sévère, offre un bon gueuleton."

Il était parvenu au bout de sa colère

Et, après un silence, il s'éclaircit la voix:

"J'ai, comme toi, cédé à la passion amère.

Ecoute maintenant la confession des Rois."

 

"Que nous ayons ou non créé ce monde-là

Nous en assumons tous la texture fatale.

Sarvam ou Univers de Brahma ou d'Allah,

Cosmos des anciens dieux ou Wereld des Vandales,

Dieu vengeur ou béat de Byzance ou d'ailleurs,

Dieu d'enfer ou de joie, dieu des pleurs ou des fleurs,

Du cycle Humanité nous perdons les pédales.

Nos projets primitifs n'étaient pas un dédale,

Mais contenaient, hélas, la raison du malheur.

C'est dans le mot "RAISON" qu'il faut chercher la faille.

C'est un mot fort complexe et d'emploi délicat.

Quand on voit une poutre on néglige la paille.

La raison, les raisons... Il faut voir tous les cas.

Ta Muse, mieux que moi, sait de quoi il retourne.

Adieu sans ironie et vas en paix, mon Fils,

Car pendant que ta terre au fil des heures tourne,

Dans l'Univers entier je dois serrer des vis."

Sur ces mots se termine une étrange émission

Où la réalité dépasse la fiction !

2 - RAISONNONS !

La voix qui vient du ciel, traitant du mot "raison",

M'a naguère incité à m'adresser aux Muses

Mais, comme un fait exprès, rien, si je ne m'abuse,

Ne peut forcer les Neuf à m'ouvrir l'horizon.

En tant que spécialiste aucune d'elles n'a

Le pouvoir de savoir ce que l'autre possède,

Et il n'est nul besoin de sortir de l'E.N.A.

Pour estimer que Planck n'avait rien d'un aède.

Voyons ce que leur mère, alias Mnémosyne,

Au fond de sa mémoire a bien pu préserver.

Il suffit pour cela d'étudier les racines

Que contient ce bouquin qui me fait tant rêver.

C'est l'Encyclopédie aux milliers de feuillets,

L'Alpha et l'Oméga en boîte de conserve

Que la Rousse Déesse à tous les vents cueillait

Du Temple d'Apollon à celui de Minerve.

Immense est son savoir, et son regard pesant

Embrasse l'Univers et sonde les consciences,

Hypnotise les dieux en les syncrétisant

Et s'attarde sur l'Art, la Langue et la Science.

Parmi tous les déserts, elle est le Sahara,

Et au sein des forêts, elle est l'Amazonie.

Dans le monde des monts, elle est l'Himâlaya

Et si c'est une plaine, elle est la Sibérie.

Les mots sont ambigus ! Il faut les ménager.

Selon que l'on sera Krazucky ou Brantôme,

Ou Pascal ou Devos, leurs sens peuvent changer.

C'est ainsi qu'en principe un "qu'en a" est un homme !

Les animaux n'ont pas du tout besoin pour vivre

De torturer les mots pour faire une oraison.

Une livre de tomme et un tome de livre

N'auront jamais raison de leur simple raison.

Ce n'est pas la raison du plus fort qui les guide,

N'en déplaise au grand Jean, c'est l'ordre universel !

Quand un gros estomac de nourriture est vide,

Il cherche à se remplir et boude les missels.

Il nous faut avant tout connaître les racines

Qui sont au coeur des mots: si vous dites "credo",

C'est du profond de l'âme et si ça vous "lancine",

Recollez vos morceaux et dormez sur le dos.

On juge le sésame en fonction de l'effet.

Il en est de nocifs comme un poison de l'âme.

Il en est de sacrés qui soulagent des faix.

Il en est de pervers qui méritent le blâme.

3 - CE MONDE !

Aucun homme d'Etat, de droite ou bien de gauche,

Ne louera jamais trop le génie de Balmain:

Pour la raison d'Etat, son veston a deux poches

Permettant, tour à tour, d'enfouir les deux mains.

Il y a des raisons que la raison ignore.

Le mensonge patent se tourne en vérité

Et les puissants du jour voudraient qu'on les honore

Quand ils violent l'hiver leurs serments de l'été.

Mais ce sont ces serments qui les ont fait élire!

Quelle est donc la raison de ce comportement ?

Serait-ce leur raison qui tout à coup délire

Ou de leur ambition l'ultime châtiment ?

Un baladin connu s'approprie une école.

Le faux cancre édifie un Corps désabusé.

Baudruche au rire d'or, il jase et caracole,

Transformant une classe en "foutoir" amusé.

Un autre cabotin, profitant de son nom,

Confondant le théâtre et l'action politique,

Tente d'accréditer telle ou telle opinion

En montant un grand "show". Quelle mouche le pique ?

Et puis ces présidents qui imitent les pitres

Pour, dans le sens du poil, caresser l'électeur!

Ils n'ont pas de pudeur et, si on les chapitre,

Ils déclarent tout net: "Vous êtes des menteurs".

"Les faits, rien que les faits" proclame un journaliste,

Exerçant sans complexe un "passionnant métier "

Où les informateurs se disent moralistes

En mêlant pleurs et sang dans un grand saladier !

"Et pourquoi, et comment et pour quelle raison ?"

Quelque chose est pourri dans la vieille maison,

Et le bruit de l'horreur qui sévit chez les autres

Ne doit pas étouffer les magouilles des nôtres.

Des doutes, des questions et bien peu de réponses :

Cet état des raisons , quel travail de Romains !

C'est un long inventaire, et, à travers les ronces,

J'hésite apparemment à suivre mon chemin.

Mais pourquoi avancer en dépit des ornières ?

Ces bois sont épineux. La mer a des récifs.

Personne pour m'aider, pour me prendre la main...

 

Oui, mais, si de Morphée j'utilisais l'esquif,

Pour, sur la Mer des Songes,

Cingler vers la LUMIERE ...!

 

Les Romarins, juillet 1985.

 

ROBINSON D'URANIE

Comme le cumulus écumant le ciel bleu

Sans cesse se saisit d'une nouvelle forme,

Ainsi, le rêve élu avant que je m'endorme,

D'une banale nuit fait un jour somptueux.

 

Si je veux être seul dans le monde des dieux,

Je dirige ma nef vers l'univers sans borne

Et la fais échouer sur la Planète énorme,

Où Morphée a fondé son domaine radieux.

 

Voici le Parc au Lac et voici l'Ilot vert

Qu'aucun explorateur n'a encor découverts.

Unique Robinson, j'y ai fait ma tonnelle.

Voici le Cimetière et son seul tumulus:

Comme le nouveau-né au sein de l'utérus,

J'y rêve, dans la nuit, de la vie éternelle !

***

Si le vent est trop fort, je prendrai tous les ris,

Et arrivé au but, je pousserai ce cri:

"Merci à toi, Morphée, milesker Morferi !

Merci à Uranie, Izarbeldunari ! "

J'ai au fond de la soute entassé les viatiques:

Le style à pointe fine et le papier antique,

L'encre verte et la rouge et le calame noir,

Mon encyclopédie, mon lumignon du soir

Et ma pharmacopée aux bons simples magiques:

La rose et le cactus, le lys et le chardon,

Du laurier et du thym et du pain et du vin,

Un soupçon de pommade et un brin de venin,

Et, d'élixir de joie, un énorme bidon.

Point d'oseille, bien sûr, pas l'ombre d'une graine,

Afin de conjurer de Mammon la gangrène.

Chaque rêve sera sonnet, distique ou ode

Et tout au long des nuits, j'effeuillerai Hésiode,

Hugo ou Valmîki ou Iparragirre,

Lafitte ou Pânini et, pourquoi pas Littré,

L'Huma ou la Nation, le Canard ou le Monde...

L'empire d'Uranie est tout irradié d'ondes !

 

MERCI ENCORE A TOI, MORPHEE !

T BERRIRO MILESKER MORFERI !

MERCI A URANIE, IZARBELDUNARI !

\ AUM NAMO BRAHMANE

AUM NAMO KAVAYE !

Il me fallait bien ça pour me lancer si loin,

Car j'aurais fort bien pu ruminer dans mon coin,

Regarder la télé

ou écouter Machin

En jouissant de ma retraite,

en regardant passer les trains,

En comptant les buts de l'O.M. ,

en faisant coin-coin-coin.

MERCI A URANIE, IZARBELDUNARI !

Les Romarins, 18 juillet 1985.

La Conque brisée.

Flânant au bord de l'Océan des songes par une soirée d'automne, j'ai soudain le regard attiré par un objet brillant, d'une étrange luminescence, cerné d'un rougeoiement, scintillant sous les derniers rayons d'un soleil déclinant, résigné à se fondre dans l'encre de la nuit. Est-ce bien le soleil qui l'auréole ainsi d'une gloire d'emprunt, ou une ignition interne, inhérente à sa matière, ou encore une sorte de connivence entre un grain d'univers et un esprit prompt à concevoir d'étranges mystères ? Il est des correspondances que seules peuvent saisir les âmes portées au rêve. Mes pas, je le sens bien, me portent vers l'objet et chacun d'eux me semble de plus en plus pressant et, en même temps, de plus en plus empreint de cette réticente expectative qui préside à la marche du voyageur perdu dans le désert, vers ce qu'il espère être une oasis et n'est peut-être qu'un mirage, dernière concession du Ciel à la folle espérance, dernier message avant le grand départ.

Me voilà tout près de la chose. Sa brillance ne paraît pas avoir faibli et il émane d'elle comme une injonction, comme un pressant appel. Encore deux pas, plus qu'un, et elle est à mes pieds.L'éclat de naguère a disparu. La proximité a banalisé le fruit de mon imagination. Le soleil vient de s'éteindre, noyé par Thétis et noyant mon rêve. Je me baisse et ramasse l'objet : une simple conque fossilisée, sertie dans sa gangue minérale incrustée de paillettes de pyrite. Les forces pélagiques et le temps l'ont polie et repolie. Impossible d'y déceler la moindre phosphorescence. L'objet, certes, est beau, mais qu'est-il en regard de tous les trésors engloutis... Les musées sont pleins de ces merveilles.Quoique ramené à la réalité, j'éprouve cependant comme un doute, comme le sentiment d'être passé à côté d'une arche perdue, d'un vieux parchemin, d'une pierre de lune, d'un trèfle à quatre feuilles, sans chercher à en savoir plus, sans soif de mystère. A quoi bon ! Je m'apprête à reposer ma trouvaille mais me ravise aussitôt. La chose est bien lourde, anormalement lourde. Elle a cette pesanteur des pierres qui recèlent un secret au tréfonds de leur coeur figé. Respect et appréhension m'envahissent. Mes doigts se crispent sur la chose pétrifiée... Je me redresse sans précipitation et, serrant le fossile à deux mains, l'emporte comme une relique, comme un oiseau tombé du nid qu'on caresse du regard pour lui insuffler une parcelle de sa propre vie. "Je suis ta pensée", semble-t-il me dire, "Je suis le rêve et la réalité, l'idéal et la médiocrité, l'éternelle alternance des choses de l'Univers, ton Dieu, tes Démons et tes Anges. Dans ma coque bornée s'accumule l'infinité des rêves...".

Je lâche la conque. Elle se brise en mille éclats de voix, de rires et de pensée. Je contemple et recueille quelques menus fragments de la Conque brisée et les range dans un tiroir secret de ma mémoire où elles attendront sans doute longtemps le chimiste poète capable de les trier et de les analyser. En ces temps de doute, de médiocrité et de superstition, je lui souhaite bien du plaisir.

Les Romarins, avril 1985

La Fresque Magicienne.

Elle m'était apparue à Cnossos, plongée dans la contemplation d'une fresque minoenne, miroir antique dans lequel elle semblait se refléter sans qu'il fût possible de dire si elle sortait du temps ou allait y entrer. Elle avait ce buste cambré, cette fine taille de violon, ces grands yeux noirs sous l'arc sombre des sourcils, ce nez droit et pointu à l'arête bossue et ces longs cheveux serpentant en flots de jais propres aux filles des îles pélagiques, des vallées aveugles et des déserts inondés de soleil. Bien qu'immobile, au frémissement près du sein et des narines, elle ajoutait un tel surcroît de vie aux courtisanes figées dans leur bacchanale, que la danse interrompue trois mille ans plus tôt semblait se poursuivre au-delà du temps. Attiré par l'étrangeté de la scène, en quête du thaumaturge qui présidait à cette résurrection, je m'approchai de la jeune fille en évitant de la distraire de sa contemplation par une présence anachronique qui aurait pu rompre le charme de ce rêve éveillé. Je retenais mon souffle de crainte de voir s'estomper dans le néant ces formes ondoyantes, ces couleurs chatoyantes et cette mystérieuse musique, ces paroles insolites et pourtant presque familières que je percevais maintenant.

La scène de la fresque s'était soudainement élargie et enrichie de toutes les merveilles du musée d'Héraclion et, tout à coup, s'anima. Sortant d'un temple aux colonnes faites de troncs retournés, laqués de rouge basque, tendant vers l'azur ce qui était naguère le siège de leurs racines, afin de mieux unir les deux mondes de la terre et du ciel, une théorie de prêtres coiffés de bonnets coniques, vêtus de peaux de léopard, suivis d'une guirlande de prêtresses portant un oiseau irisé sur la tête, se nouèrent autour d'un autel où étaient dispersés des rhytons d'albâtre, des statuettes d'or et d'étranges disques en terre cuite couverts d'inscriptions en spirale, ponctuées de place en place par une fleurette à huit pétales. Rompant le rythme endiablé de cette farandole bachique, un officiant quitta la ronde, fit une révérence et se dirigea vers un coin de l'autel où trônait une sorte de maquette de temple servant d'écrin à une déesse en onyx, aussi impénétrable et aussi impassible que la terre. Telle était LUR, la Mère. Elle tenait dans chaque main un serpent d'or figé dans une immuable ondulation. Je n'étais plus au sein d'un flot de touristes, mais au foyer d'un miroir magique, au coeur d'une fantasmagorie qui m'avait totalement absorbé dans sa propre dimension. D'un geste solennel, celui qui, de toute évidence, était le doyen de cette messe antique présenta le reliquaire à la foule des fidèles d'ici et de là-bas, toutes deux unies dans la même ferveur.

Puis tout s'éteignit. La jeune fille n'était plus à mes côtés. Comme au sortir d'un film enchanteur, je me sentis transporté aux confins du rêve et de la réalité. Mes oreilles étaient pleines de sonorités de flûtes, de sistres et de tambourins, entrelacées d'un murmure humain où revenaient sans cesse de lancinantes syllabes nettement détachées :

I TA SA SO TI KE TO RI DA GU RE MI NO SA (*)

Le rapprochement avec la mystérieuse langue des Basques se fit immédiatement dans mon esprit. J'avais compris le message ! Nous étions bien, sur la terre de LUR, la terre du Grand Minos d'au-delà des mers, le Père des Gens des Monts, des Iles et des Déserts, le Grand Témoin des civilisations évanouies et éternellement ressuscitées par leur force intérieure, indestructible. J'avais compris le message venu des âges révolus conservé au sein de la Mer, cet autre miroir magique où dorment les secrets.

Les Romarins, février 1985

(*) C'est la translittération en étéo-crétois du basque "Itsasotik etorri da gure Minos" : Notre Minos est venu de la mer ! Cf. ARNOLD Le Mystère basque.

Chant du Cygne

Le Cygne en plusieurs langues chante,

Langue de bois, langue de fer,

Langue de miel, langue méchante,

Langue du Ciel, langue d'Enfer.

 

Il sent la Mort tisser sa toile

Et lance en ut son chant amer.

Il a semé son chant d'étoiles

Comme il le fait depuis Sumer.

 

Il se nourrit des astérisques,

Constellations au cœur des mots,

Monde inconnu truffé de risques

Dont il digère les grumeaux.

 

Le mets de choix est ASTER X,

L'Etoile sainte à Tour Babel

Qui permettrait au chat Félix

De ronronner en kalispel.

 

Elle est du Cygne-aux-rets l'élue:

Signes crétois au fond des grottes,

Langue sublime et jamais lue,

Basque et touareg que l'on garrotte...

Les Romarins, 7 janvier 1986

L'ARC de Râma

"Dhanusâ jyâgunavatâ sapta bânân mumoca ha"

  (*) De son arc à la bonne corde, il décocha sept flèches. Râmâyana, III, 1, 11

Au faîte du symbole il me faut placer l'ARC.

L'EQUERRE est trop secrète et l'EPI est trop mûr.

Si la CROIX a du charme, il faut qu'il soit très pur.

La FAUCILLE a ravi la ROSE dans le Parc.

Malgré le CADUCÉE, où s'arrête la Parque ?

La PALME de l'Etat ? Sa saveur est bien sure...

Pour les FAISCEAUX d'acier, il faut une âme dure,

Quant à l'ÉTOILE en soi, qui, en fait, la remarque ?

Les trois règnes l'ont fait: le BOIS, le NERF et l'OR.

Lorsque Râma le tend, il redresse les torts,

Lorsque Râma le pose, il rassure les bons.

Dans l'Enfer haletant dont on entend les cris

Son élégante courbe a la forme d'un PONT

Unissant les Deux Bords de l'Univers SANSCRIT.

D'un univers sans cris !

Les Romarins, décembre 1980.

Un classique dont on a fait des gorges chaudes... et pourtant...

Original en anglais

SI

(De Rudyard Kipling, traduction d'André Maurois)

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir;
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un seul mot;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur;
Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur;
Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent;
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils.

If ......

If you can keep your head when all about you,
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting,
Or being lied about, don't deal in lies,
Or being hated, don't give way to hating,
And yet don't look too good or talk too wise:

If you can dream and not make dreams your master;
If you can think and not make thoughts your aim;
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear the words you've spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools,
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build 'em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them:"Hold on!"

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings--nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that's in it,
And--which is more--you'll be a man, my son!

Rudyard Kipling

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